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samedi 10 octobre 2026

RDC : après la mort de Kalev Mutond, la prise de parole de Joseph Kabila soulève des interrogations politiques

Par Mingiedi Mbala N’Zeteke Charlie Jephthé, activiste, penseur et notable de Madimba

La deuxième sortie médiatique de Joseph Kabila depuis son départ du pouvoir suscite des interrogations dans le débat politique congolais. Pourquoi l’ancien président a-t-il choisi ce moment précis pour s’adresser au peuple congolais, peu après la mort de Kalev Mutond, son ancien directeur de l’Agence nationale de renseignements (ANR) et l’un des principaux acteurs de l’appareil sécuritaire sous son régime ?

S’agit-il d’une simple coïncidence ? La question mérite d’être posée, sans pour autant établir un lien de causalité entre ces deux événements, faute d’éléments permettant de le démontrer.

La disparition de Kalev Mutond relance néanmoins le débat sur les secrets et les mécanismes de fonctionnement du pouvoir sous Joseph Kabila. Dans ce contexte, la prise de parole de l’ancien chef de l’État mérite d’être examinée à la lumière de son propre bilan, alors qu’il évoque aujourd’hui la démocratie, les libertés publiques, la répression et la situation des prisonniers politiques.

Peut-on dénoncer les dérives du pouvoir actuel sans répondre aux critiques formulées à l’égard de sa propre gouvernance ?

Les événements controversés des années Kabila

En janvier 2015, des manifestations organisées à Kinshasa et dans d’autres villes du pays contre les modifications envisagées de la loi électorale avaient été réprimées. Ces événements avaient fait des morts, des blessés et donné lieu à de nombreuses arrestations, selon les bilans et témoignages rapportés à l’époque.

En mars de la même année, la découverte d’une fosse commune à Maluku, dans la périphérie de Kinshasa, avait provoqué une vive controverse. Les autorités avaient reconnu l’inhumation de 421 corps, présentés comme ceux d’indigents, de fœtus et de personnes non réclamées dans les morgues. Les circonstances de cette affaire avaient cependant suscité des interrogations persistantes dans l’opinion publique.

Le dossier du 30 décembre 2013, marqué par les violences ayant visé les adeptes de Sa Majesté Joseph Mukungubila, constitue un autre épisode controversé de cette période.

Ces événements continuent de nourrir les critiques contre l’ancien régime. Les familles des victimes et les citoyens qui en gardent le souvenir sont en droit d’attendre que les faits soient établis, que les responsabilités éventuelles soient clarifiées et que la justice puisse faire son travail.

Pour ses détracteurs, Joseph Kabila ne peut donc pas aborder les questions de démocratie et de libertés fondamentales sans accepter que son propre bilan soit également soumis au débat public.

Ivan le Terrible, Staline et Beria : une comparaison qui appelle à la prudence

Dans sa récente intervention, Joseph Kabila compare le président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo à Ivan le Terrible, figure emblématique de l’histoire russe associée à un pouvoir autoritaire et à une répression brutale.

Cette référence historique soulève une question : sur quels faits précis repose cette comparaison ? Pour être pertinente, une analogie politique doit s'appuyer sur des éléments vérifiables et ne pas se limiter à des formules destinées à frapper l'opinion.

L'ancien président peut critiquer les méthodes de son successeur. Mais cette démarche implique également d'accepter que les pratiques de son propre régime soient réexaminées.

L'auteur de cette tribune établit par ailleurs un parallèle entre Kalev Mutond et Lavrenti Beria, l'un des principaux responsables de l'appareil répressif soviétique sous Joseph Staline. Beria, qui a dirigé le NKVD, était au cœur du système de sécurité soviétique, tandis que Kalev Mutond dirigeait l'ANR en République démocratique du Congo.

Les deux contextes historiques sont toutefois différents et ne sauraient être assimilés sans précaution. Cette comparaison renvoie surtout à une interrogation politique : que deviennent les informations sensibles sur le fonctionnement d'un régime lorsque disparaît l'un de ceux qui en connaissaient les rouages ?

La mort de Kalev Mutond ne constitue pas, en elle-même, une preuve de l'existence de secrets particuliers ni d'un lien avec la récente prise de parole de Joseph Kabila. Elle ne doit pas non plus servir de fondement à des accusations non établies.

L'enjeu demeure celui de la transparence, de la mémoire collective et de la responsabilité des dirigeants.

La démocratie ne se revendique pas uniquement dans l'opposition

La démocratie ne saurait être une valeur que l'on défend uniquement lorsqu'on n'exerce plus le pouvoir. Elle suppose le respect des libertés publiques, des institutions, de la séparation des pouvoirs et de l'alternance politique.

L'histoire africaine montre que les anciens dirigeants ne contrôlent pas indéfiniment leur destin politique. Mengistu Haile Mariam, ancien dirigeant éthiopien, a fui son pays et a été condamné par contumace en Éthiopie pour génocide. François Bozizé, ancien président centrafricain, a également connu l'exil avant d'être associé à une rébellion armée.

Ces trajectoires sont différentes et ne permettent pas d'établir automatiquement un parallèle judiciaire ou historique avec Joseph Kabila. Elles rappellent néanmoins qu'aucun pouvoir n'est éternel et que les responsabilités politiques ne disparaissent pas avec la fin d'un mandat.

En ce qui concerne Joseph Kabila, les accusations relatives à ses liens présumés avec l'AFC-M23 et à son rôle dans la crise sécuritaire congolaise continuent d'alimenter les tensions politiques. Ces accusations doivent être examinées à partir d'éléments vérifiables et des procédures compétentes, sans être présentées comme des faits judiciairement établis en l'absence de décisions définitives.

De même, le soutien éventuel de certains pays d'Afrique australe ne saurait, à lui seul, mettre un ancien dirigeant à l'abri des interrogations de ses compatriotes ou du jugement de l'histoire.

Dix-huit ans au pouvoir : un bilan qui reste contesté

Joseph Kabila a dirigé la République démocratique du Congo pendant dix-huit ans. Son mandat devait prendre fin en décembre 2016, mais il est resté au pouvoir jusqu'à l'investiture de Félix-Antoine Tshisekedi en janvier 2019, dans un contexte de crise politique et de contestation autour du respect de la Constitution et de l'alternance.

Aujourd'hui, l'ancien président critique la gouvernance de son successeur. Félix-Antoine Tshisekedi n'est certes pas à l'abri des critiques : sa gestion du pays, ses décisions politiques et les résultats de son action publique doivent également être évalués.

Cependant, pour l'auteur de cette tribune, toute comparaison entre les deux gouvernances doit reposer sur l'examen des faits, des résultats et des responsabilités respectives, plutôt que sur des déclarations politiques.

Critiquer le pouvoir en place constitue un droit fondamental. Se présenter comme une alternative crédible exige toutefois davantage qu'un discours : il faut proposer des solutions, accepter la contradiction et répondre des actes posés lorsqu'on exerçait soi-même les responsabilités de l'État.

La Constitution ne doit servir ni un homme ni un clan

Joseph Kabila critique également les initiatives liées à une éventuelle révision ou modification de la Constitution. Cette question demeure particulièrement sensible en RDC, où la limitation des mandats présidentiels et le respect de l'alternance ont constitué des enjeux majeurs de la vie politique.

Il convient néanmoins de distinguer les propositions actuellement débattues des initiatives envisagées sous les précédentes administrations. Chacune doit être analysée sur le fond, à la lumière des dispositions constitutionnelles, de ses objectifs et de ses conséquences pour les institutions.

Le principe fondamental reste le même : la République démocratique du Congo n'est la propriété d'aucun individu.

La Constitution ne doit servir ni les ambitions personnelles d'un dirigeant ni les intérêts d'un clan. Elle doit garantir la stabilité des institutions, protéger les droits des citoyens et préserver l'intérêt supérieur de la nation. Cette exigence vaut pour les dirigeants en fonction comme pour ceux qui ont quitté le pouvoir.

Dialogue inclusif : une sortie médiatique aux conséquences politiques

La prise de parole de Joseph Kabila intervient également dans un contexte où des initiatives en faveur d'un dialogue inclusif sont défendues par la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l'Église du Christ au Congo (ECC).

Pour l'auteur, les déclarations de l'ancien président risquent de compromettre ces démarches, en accentuant les divergences et les tensions entre les acteurs politiques.

Il s'agit toutefois d'une appréciation politique qui doit être distinguée d'un constat établi : les effets réels de cette intervention sur les initiatives de dialogue dépendront notamment des réactions des différentes parties et de leur volonté de poursuivre les discussions.

La RDC a besoin d'un cadre de concertation capable d'aborder les questions de sécurité, de cohésion nationale, de gouvernance et de respect de la Constitution. Un tel processus exige des concessions, une écoute mutuelle et la volonté de placer l'intérêt général au-dessus des ambitions individuelles.

La vérité et la responsabilité au-delà des discours

Joseph Kabila est libre de s'exprimer, de critiquer Félix-Antoine Tshisekedi et de défendre sa vision politique. Mais sa liberté de parole ne le soustrait pas à l'examen critique de son bilan.

La mort de Kalev Mutond ne doit pas devenir, dans le débat public, un prétexte à des spéculations non étayées. Elle ne saurait davantage effacer les controverses qui ont marqué les années Kabila, notamment les événements de janvier 2015, le dossier de Maluku et les violences du 30 décembre 2013.

Ces épisodes appellent un travail de mémoire, l'établissement des faits et, lorsque les éléments le justifient, la recherche des responsabilités devant les instances compétentes.

Au fond, la question dépasse la seule personne de Joseph Kabila. Elle concerne la responsabilité de tous les dirigeants congolais, anciens comme actuels. Aucun ne devrait pouvoir invoquer la démocratie lorsqu'il est dans l'opposition tout en refusant que sa propre gestion soit évaluée.

Le Congo n'a pas besoin d'une simple opération de réhabilitation politique. Il a besoin de vérité, de responsabilité, de justice et d'un dialogue crédible.

Car les institutions appartiennent au peuple, et la mémoire des événements qui ont marqué la nation ne peut être effacée par une intervention médiatique ni par la disparition de ceux qui auraient pu contribuer à éclairer certaines zones d'ombre de l'histoire politique congolaise.


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