Par
Mingiedi Mbala N’Zeteke Charlie Jephthé, activiste, penseur et notable de
Madimba
La
deuxième sortie médiatique de Joseph Kabila depuis son départ du pouvoir
suscite des interrogations dans le débat politique congolais. Pourquoi l’ancien
président a-t-il choisi ce moment précis pour s’adresser au peuple congolais,
peu après la mort de Kalev Mutond, son ancien directeur de l’Agence nationale
de renseignements (ANR) et l’un des principaux acteurs de l’appareil
sécuritaire sous son régime ?
S’agit-il
d’une simple coïncidence ? La question mérite d’être posée, sans pour autant
établir un lien de causalité entre ces deux événements, faute d’éléments
permettant de le démontrer.
La
disparition de Kalev Mutond relance néanmoins le débat sur les secrets et les
mécanismes de fonctionnement du pouvoir sous Joseph Kabila. Dans ce contexte,
la prise de parole de l’ancien chef de l’État mérite d’être examinée à la
lumière de son propre bilan, alors qu’il évoque aujourd’hui la démocratie, les
libertés publiques, la répression et la situation des prisonniers politiques.
Peut-on
dénoncer les dérives du pouvoir actuel sans répondre aux critiques formulées à
l’égard de sa propre gouvernance ?
Les
événements controversés des années Kabila
En
janvier 2015, des manifestations organisées à Kinshasa et dans d’autres villes
du pays contre les modifications envisagées de la loi électorale avaient été
réprimées. Ces événements avaient fait des morts, des blessés et donné lieu à
de nombreuses arrestations, selon les bilans et témoignages rapportés à
l’époque.
En
mars de la même année, la découverte d’une fosse commune à Maluku, dans la
périphérie de Kinshasa, avait provoqué une vive controverse. Les autorités
avaient reconnu l’inhumation de 421 corps, présentés comme ceux d’indigents, de
fœtus et de personnes non réclamées dans les morgues. Les circonstances de
cette affaire avaient cependant suscité des interrogations persistantes dans
l’opinion publique.
Le
dossier du 30 décembre 2013, marqué par les violences ayant visé les adeptes de
Sa Majesté Joseph Mukungubila, constitue un autre épisode controversé de cette
période.
Ces
événements continuent de nourrir les critiques contre l’ancien régime. Les
familles des victimes et les citoyens qui en gardent le souvenir sont en droit
d’attendre que les faits soient établis, que les responsabilités éventuelles
soient clarifiées et que la justice puisse faire son travail.
Pour
ses détracteurs, Joseph Kabila ne peut donc pas aborder les questions de
démocratie et de libertés fondamentales sans accepter que son propre bilan soit
également soumis au débat public.
Ivan
le Terrible, Staline et Beria : une comparaison qui appelle à la prudence
Dans
sa récente intervention, Joseph Kabila compare le président Félix-Antoine
Tshisekedi Tshilombo à Ivan le Terrible, figure emblématique de l’histoire
russe associée à un pouvoir autoritaire et à une répression brutale.
Cette
référence historique soulève une question : sur quels faits précis repose cette
comparaison ? Pour être pertinente, une analogie politique doit s'appuyer sur
des éléments vérifiables et ne pas se limiter à des formules destinées à
frapper l'opinion.
L'ancien
président peut critiquer les méthodes de son successeur. Mais cette démarche
implique également d'accepter que les pratiques de son propre régime soient
réexaminées.
L'auteur
de cette tribune établit par ailleurs un parallèle entre Kalev Mutond et
Lavrenti Beria, l'un des principaux responsables de l'appareil répressif
soviétique sous Joseph Staline. Beria, qui a dirigé le NKVD, était au cœur du
système de sécurité soviétique, tandis que Kalev Mutond dirigeait l'ANR en
République démocratique du Congo.
Les
deux contextes historiques sont toutefois différents et ne sauraient être
assimilés sans précaution. Cette comparaison renvoie surtout à une
interrogation politique : que deviennent les informations sensibles sur le
fonctionnement d'un régime lorsque disparaît l'un de ceux qui en connaissaient
les rouages ?
La
mort de Kalev Mutond ne constitue pas, en elle-même, une preuve de l'existence
de secrets particuliers ni d'un lien avec la récente prise de parole de Joseph
Kabila. Elle ne doit pas non plus servir de fondement à des accusations non
établies.
L'enjeu
demeure celui de la transparence, de la mémoire collective et de la
responsabilité des dirigeants.
La
démocratie ne se revendique pas uniquement dans l'opposition
La
démocratie ne saurait être une valeur que l'on défend uniquement lorsqu'on
n'exerce plus le pouvoir. Elle suppose le respect des libertés publiques, des
institutions, de la séparation des pouvoirs et de l'alternance politique.
L'histoire
africaine montre que les anciens dirigeants ne contrôlent pas indéfiniment leur
destin politique. Mengistu Haile Mariam, ancien dirigeant éthiopien, a fui son
pays et a été condamné par contumace en Éthiopie pour génocide. François
Bozizé, ancien président centrafricain, a également connu l'exil avant d'être
associé à une rébellion armée.
Ces
trajectoires sont différentes et ne permettent pas d'établir automatiquement un
parallèle judiciaire ou historique avec Joseph Kabila. Elles rappellent
néanmoins qu'aucun pouvoir n'est éternel et que les responsabilités politiques
ne disparaissent pas avec la fin d'un mandat.
En ce
qui concerne Joseph Kabila, les accusations relatives à ses liens présumés avec
l'AFC-M23 et à son rôle dans la crise sécuritaire congolaise continuent
d'alimenter les tensions politiques. Ces accusations doivent être examinées à
partir d'éléments vérifiables et des procédures compétentes, sans être
présentées comme des faits judiciairement établis en l'absence de décisions
définitives.
De
même, le soutien éventuel de certains pays d'Afrique australe ne saurait, à lui
seul, mettre un ancien dirigeant à l'abri des interrogations de ses
compatriotes ou du jugement de l'histoire.
Dix-huit
ans au pouvoir : un bilan qui reste contesté
Joseph
Kabila a dirigé la République démocratique du Congo pendant dix-huit ans. Son
mandat devait prendre fin en décembre 2016, mais il est resté au pouvoir
jusqu'à l'investiture de Félix-Antoine Tshisekedi en janvier 2019, dans un
contexte de crise politique et de contestation autour du respect de la
Constitution et de l'alternance.
Aujourd'hui,
l'ancien président critique la gouvernance de son successeur. Félix-Antoine
Tshisekedi n'est certes pas à l'abri des critiques : sa gestion du pays, ses
décisions politiques et les résultats de son action publique doivent également
être évalués.
Cependant,
pour l'auteur de cette tribune, toute comparaison entre les deux gouvernances
doit reposer sur l'examen des faits, des résultats et des responsabilités
respectives, plutôt que sur des déclarations politiques.
Critiquer
le pouvoir en place constitue un droit fondamental. Se présenter comme une
alternative crédible exige toutefois davantage qu'un discours : il faut
proposer des solutions, accepter la contradiction et répondre des actes posés
lorsqu'on exerçait soi-même les responsabilités de l'État.
La
Constitution ne doit servir ni un homme ni un clan
Joseph
Kabila critique également les initiatives liées à une éventuelle révision ou
modification de la Constitution. Cette question demeure particulièrement
sensible en RDC, où la limitation des mandats présidentiels et le respect de
l'alternance ont constitué des enjeux majeurs de la vie politique.
Il
convient néanmoins de distinguer les propositions actuellement débattues des
initiatives envisagées sous les précédentes administrations. Chacune doit être
analysée sur le fond, à la lumière des dispositions constitutionnelles, de ses
objectifs et de ses conséquences pour les institutions.
Le
principe fondamental reste le même : la République démocratique du Congo n'est
la propriété d'aucun individu.
La Constitution ne doit servir ni les ambitions personnelles d'un dirigeant ni les intérêts d'un clan. Elle doit garantir la stabilité des institutions, protéger les droits des citoyens et préserver l'intérêt supérieur de la nation. Cette exigence vaut pour les dirigeants en fonction comme pour ceux qui ont quitté le pouvoir.
Dialogue
inclusif : une sortie médiatique aux conséquences politiques
La
prise de parole de Joseph Kabila intervient également dans un contexte où des
initiatives en faveur d'un dialogue inclusif sont défendues par la Conférence
épiscopale nationale du Congo (CENCO) et l'Église du Christ au Congo (ECC).
Pour
l'auteur, les déclarations de l'ancien président risquent de compromettre ces
démarches, en accentuant les divergences et les tensions entre les acteurs
politiques.
Il
s'agit toutefois d'une appréciation politique qui doit être distinguée d'un
constat établi : les effets réels de cette intervention sur les initiatives de
dialogue dépendront notamment des réactions des différentes parties et de leur
volonté de poursuivre les discussions.
La
RDC a besoin d'un cadre de concertation capable d'aborder les questions de
sécurité, de cohésion nationale, de gouvernance et de respect de la
Constitution. Un tel processus exige des concessions, une écoute mutuelle et la
volonté de placer l'intérêt général au-dessus des ambitions individuelles.
La
vérité et la responsabilité au-delà des discours
Joseph
Kabila est libre de s'exprimer, de critiquer Félix-Antoine Tshisekedi et de
défendre sa vision politique. Mais sa liberté de parole ne le soustrait pas à
l'examen critique de son bilan.
La
mort de Kalev Mutond ne doit pas devenir, dans le débat public, un prétexte à
des spéculations non étayées. Elle ne saurait davantage effacer les
controverses qui ont marqué les années Kabila, notamment les événements de
janvier 2015, le dossier de Maluku et les violences du 30 décembre 2013.
Ces
épisodes appellent un travail de mémoire, l'établissement des faits et, lorsque
les éléments le justifient, la recherche des responsabilités devant les
instances compétentes.
Au
fond, la question dépasse la seule personne de Joseph Kabila. Elle concerne la
responsabilité de tous les dirigeants congolais, anciens comme actuels. Aucun
ne devrait pouvoir invoquer la démocratie lorsqu'il est dans l'opposition tout
en refusant que sa propre gestion soit évaluée.
Le
Congo n'a pas besoin d'une simple opération de réhabilitation politique. Il a
besoin de vérité, de responsabilité, de justice et d'un dialogue crédible.
Car
les institutions appartiennent au peuple, et la mémoire des événements qui ont
marqué la nation ne peut être effacée par une intervention médiatique ni par la
disparition de ceux qui auraient pu contribuer à éclairer certaines zones
d'ombre de l'histoire politique congolaise.
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