La
rencontre entre la Ndona Première ministre Judith Suminwa Tuluka et le caucus
des députés nationaux ressortissants de Kinshasa intervient à un moment
critique de notre histoire urbaine. Braquages, kidnappings, agressions à main
armée, violences des Kuluna, criminalité organisée : la capitale congolaise
donne désormais des signes inquiétants d’effondrement sécuritaire.
Et il
faut avoir le courage de le dire sans détour : si nous ne faisons pas très
attention, Kinshasa peut devenir le Haïti au centre de notre continent noir.
Une
mégapole incontrôlée, rongée par les gangs, la peur et l’effondrement
progressif de l’autorité de l’État.
Cette
comparaison avec Haïti n’est malheureusement pas anodine. En Haïti, les
criminels armés qui terrorisent aujourd’hui la population sont désignés sous le
terme général de gangs ou gangs armés. Face à l’effondrement progressif de
l’autorité de l’État, ces groupes ont fini par contrôler des quartiers entiers,
imposant leur propre loi par la terreur, les enlèvements et les extorsions.
Le
gouvernement haïtien, plusieurs pays voisins comme la République dominicaine
ainsi que les États-Unis ont officiellement classé plusieurs de ces groupes
comme des organisations terroristes. Cette évolution montre à quel point une
criminalité urbaine mal maîtrisée peut progressivement muter en véritable
menace nationale.
En
Haïti, une expression populaire est même née pour dénoncer cette dangereuse
collusion entre criminalité et pouvoir : les « bandits légaux ». Une formule
devenue célèbre pour critiquer l’impunité de certains criminels ainsi que leurs
connexions historiques avec certains secteurs politiques et économiques.
La
RDC doit méditer sérieusement cette tragédie haïtienne. Car lorsqu’un État
laisse prospérer trop longtemps des bandes violentes, celles-ci finissent
toujours par défier directement l’autorité républicaine.
Cette
alerte n’est pas une exagération. Elle est un devoir patriotique.
Face
à cette montée du « terrorisme urbain », les députés de Kinshasa ont eu raison
de rencontrer la Première ministre afin de lui remettre un cahier des charges
clair et sans complaisance. Car le peuple kinois étouffe. Les familles vivent
dans l’angoisse permanente. Les commerçants ferment plus tôt. Les quartiers
deviennent des zones de non-droit.
Mais
cette rencontre doit aller au-delà des simples diagnostics administratifs.
L’heure
est venue de restaurer l’autorité de l’État.
En
suivant cette actualité, je me suis immédiatement rappelé du Colonel
Alphonse-Devos Bangala, cet homme qui, dans les années 1960, avait réussi
l’exploit de mater la délinquance juvénile qui terrorisait alors Léopoldville.
Les fameux « Bills » et « Yankees » imposaient déjà leur loi dans les rues de
la capitale naissante. Mais Bangala avait compris une chose essentielle : une
ville ne survit pas longtemps lorsque l’État recule devant les bandes.
Son
administration fut dure, rigoureuse et redoutée. À tel point que le grand
Franco Luambo Makiadi et le T.P. OK Jazz immortalisèrent cette époque dans la
célèbre chanson : Colonel Bangala : «
Mobongisi monene ya ville ya Kinshasa, Colonel Bangala…
Mobundi
monene ya délinquance juvénile…
Mopekisi
monene ya mobulu na Kinshasa… »
Ces
paroles traduisent une réalité historique : Kinshasa fut sauvée du chaos grâce
à une autorité forte et assumée.
Bien
entendu, l’histoire du Colonel Bangala reste aussi marquée par les zones
sombres du pouvoir de l’époque, notamment le drame des Martyrs de la Pentecôte
de 1966. L’histoire retiendra les contradictions des hommes et des régimes.
Mais il serait intellectuellement malhonnête de nier son efficacité dans la
restauration de l’ordre public.
Aujourd’hui,
la RDC doit avoir le courage de réfléchir sérieusement à la création ou au
renforcement d’unités spéciales capables de faire face à cette criminalité
devenue quasi-paramilitaire.
C’est
dans cette logique que j’évoque le modèle Bope brésilien.
Qu’on
me comprenne bien : le Bope ( signifie Batalhão de Operações Policiais
Especiais, ce qui se traduit en français par Bataillon des opérations spéciales
de police) n’est pas la seule unité d’élite au monde spécialisée dans la lutte
contre les gangs lourdement armés et la guerre urbaine. Plusieurs pays ont
développé des forces comparables afin de répondre à des formes modernes de
criminalité devenues quasi-militaires.
Au
Mexique, par exemple, le GOPE (Grupo de Operaciones Especiales) fut conçu pour
affronter les cartels de la drogue hyper-militarisés comme ceux de Sinaloa ou
du CJNG. Ces unités interviennent avec des blindés, des armes de guerre et
parfois même des hélicoptères d’attaque dans des zones totalement contrôlées
par les narcotrafiquants.
En
France, le RAID et le GIGN représentent également des références mondiales en
matière de contre-terrorisme, de libération d’otages et de neutralisation de
criminels extrêmement dangereux. Leur niveau d’entraînement est parmi les plus
sévères au monde.
Aux
États-Unis, les unités SWAT des grandes métropoles ainsi que le FBI HRT
(Hostage Rescue Team) interviennent contre les gangs lourdement armés, les
prises d’otages et les situations de crise à haut risque.
Même
au Brésil, le BOPE n’est pas seul. Il existe également le CORE, unité d’élite
de la Police civile de Rio de Janeiro, qui mène des opérations similaires
contre les narcotrafiquants dans les favelas.
Alors
pourquoi avoir particulièrement évoqué le BOPE ?
Parce
que parmi toutes ces unités, le BOPE représente probablement l’exemple le plus
proche des réalités du continent noir et
particulièrement kinoises.
Rio
de Janeiro et Kinshasa présentent certaines ressemblances inquiétantes :
croissance urbaine incontrôlée, quartiers populaires extrêmement denses,
pauvreté massive, chômage des jeunes, économie informelle tentaculaire,
criminalité territorialisée et faiblesse progressive de l’autorité publique
dans certaines zones.
Le
BOPE a justement été pensé pour intervenir dans ce type d’environnement urbain
chaotique où la police classique devient insuffisante.
Je ne
glorifie ni la violence ni les excès parfois reprochés à cette unité. Je
rappelle simplement qu’à un certain niveau de criminalité, l’État doit
retrouver sa capacité de dissuasion et sa présence dans les quartiers
abandonnés à la loi des gangs.
C’est
pourquoi je formule ici une recommandation spéciale à l’endroit de la Première
ministre Judith Suminwa Tuluka : la RDC devrait envisager sérieusement la
création d’une unité spéciale urbaine d’intervention rapide, hautement
entraînée, disciplinée et équipée pour reprendre le contrôle des zones les plus
dangereuses de Kinshasa.
Cette
unité ne devrait pas être conçue comme un instrument de terreur contre la
population, mais comme une force républicaine spécialisée dans la lutte contre
les gangs armés, les kidnappings, les braquages organisés et le terrorisme
urbain.
Kinshasa
est une mégapole de plus de quinze millions d’habitants. Une telle ville ne
peut plus être sécurisée uniquement avec des méthodes classiques de maintien de
l’ordre héritées d’une autre époque.
La
RDC doit désormais adapter son architecture sécuritaire aux nouvelles formes de
criminalité urbaine.
Cependant,
j’ose croire que les députés nationaux ont également sensibilisé les acteurs
des droits humains et des droits de l’homme avant que le gouvernement ne prenne
des dispositions appropriées. Car l’expérience dans notre continent nous montre
souvent un paradoxe dangereux : lorsque l’État ne protège plus la population,
on lui reproche son absence ; mais lorsqu’il agit avec fermeté, certains
dénoncent immédiatement des violations des droits de l’homme.
La
vraie question doit être posée avec honnêteté :
les
droits de l’homme protègent-ils aussi les paisibles citoyens terrorisés chaque
jour dans les communes populaires de Kinshasa ?
Les
mamans agressées ?
Les
étudiants dépouillés ?
Les
taximen assassinés ?
Les
familles kidnappées ?
L’État
doit évidemment respecter la loi, éviter les abus et sanctionner les dérives.
Mais il ne doit jamais tomber dans la paralysie sécuritaire par peur des
critiques internationales.
La
sécurité du peuple est le premier des droits humains.
Kinshasa
est aujourd’hui à la croisée des chemins.
Soit nous
restaurons rapidement l’autorité républicaine, soit nous laisserons
progressivement la capitale tomber sous le contrôle des gangs, des réseaux
criminels et de l’économie de la peur.
Le
temps des demi-mesures est terminé.
L’histoire
nous observe.
Et
les générations futures jugeront sévèrement ceux qui auront regardé Kinshasa
sombrer sans agir.
Par
Mingiedi Mbala N’zeteke Charlie Jephthé
Activiste,
Penseur et Notable de Madimba