(Tribune
de Jean-Jacques Lumumba et Carbone Beni)
La
République Démocratique du Congo doit regarder sa réalité en face. Malgré ses
immenses ressources et une croissance économique soutenue, une grande partie de
la population reste confrontée à la pauvreté et aux difficultés d’accès à
l’emploi, à l’éducation, aux soins et aux services essentiels.
À
cette fragilité sociale s’ajoute une crise sécuritaire majeure. L’Est du pays
reste confronté aux violences de l'AFC/M23, aux attaques des ADF, aux
déplacements de populations et à l’implication de forces étrangères. Mais la
crise est aussi intérieure : des acteurs congolais ont choisi la voie des
armes, tandis que le tribalisme, la désinformation, le clientélisme et la
mauvaise gouvernance fragilisent davantage la cohésion nationale.
Défendre
la République sans renoncer à la critique
Un
désaccord politique ne peut justifier la prise des armes contre son propre
pays. L’opposition démocratique est légitime et indispensable, mais elle doit
clairement se distinguer de la violence armée, de la manipulation et des
agendas extérieurs.
Cette
exigence vaut également pour le pouvoir. Défendre les institutions ne signifie
pas approuver toutes leurs actions. Le gouvernement doit garantir la sécurité,
la justice, la bonne gouvernance, la lutte contre la corruption et l’efficacité
des services publics.
Notre
position est simple : soutenir le pouvoir lorsqu’il défend la souveraineté et
l’intérêt national, mais continuer à lui demander des comptes lorsqu’il
s’éloigne des principes de justice, de compétence et de redevabilité.
Ni
complaisance, ni acharnement : la République d’abord.
La
guerre freine aussi le développement
La
guerre ne détruit pas uniquement des vies et des infrastructures. Elle réduit
les investissements, fragilise la confiance, détourne des ressources publiques
et retarde le développement.
Dans
ce contexte, les Accords de Washington constituent une opportunité qu’il faut
exploiter avec prudence et responsabilité.
Les
perspectives d’investissements dans les infrastructures, les minerais
stratégiques et l’intégration économique peuvent contribuer à transformer les
ressources du pays en emplois et en croissance réelle.
Mais
les annonces ne suffisent pas. La RDC doit offrir davantage de stabilité
juridique, de sécurité, de prévisibilité institutionnelle et de compétence pour
transformer les opportunités en investissements concrets.
La
souveraineté économique passe également par la récupération, la sécurisation et
la valorisation des actifs de l’État. Les actifs miniers et pétroliers
récupérés doivent produire des bénéfices visibles pour la population : écoles,
routes, hôpitaux, énergie, emplois et infrastructures.
Le
danger des fractures internes
La
RDC est également menacée par le tribalisme, le régionalisme, la haine
politique et la méfiance entre communautés. Notre diversité ne constitue pas
une faiblesse ; c’est notre incapacité à en faire une véritable force nationale
qui nous fragilise.
La
mauvaise gouvernance, l’impunité, le clientélisme et l’incompétence constituent
aussi des menaces pour la République.
Les
citoyens ont, eux aussi, une responsabilité.
La
démocratie ne se limite pas au vote. Elle implique de contrôler, questionner,
proposer, dénoncer, s’organiser et demander des comptes. La nouvelle génération
doit passer de l’indignation individuelle à l’action citoyenne organisée, sans
être instrumentalisée par le pouvoir ou l’opposition.
Un
dialogue national pour refonder le pacte républicain
Nous
saluons l’ouverture en faveur d’un dialogue national inclusif ainsi que les
démarches de la CENCO et de l’ECC visant à rapprocher les positions. Mais ce
dialogue ne doit pas devenir un simple partage de postes ou une négociation
entre états-majors politiques. Il doit permettre de refonder le pacte national
autour de principes essentiels : intégrité territoriale, démocratie, cohésion
nationale, justice, bonne gouvernance, souveraineté économique et respect des
échéances électorales.
La
parole des Congolais doit précéder les arrangements politiques. Les
consultations doivent partir des territoires et des provinces afin que les
populations expriment leurs priorités avant toute synthèse nationale.
Le
dialogue doit surtout déboucher sur des engagements précis, un calendrier, des
responsabilités identifiées et un mécanisme de suivi.
Doha
et le dialogue national : deux processus à distinguer
Le
processus de Doha et le dialogue national doivent être poursuivis, mais sans
être confondus. Doha doit principalement contribuer à mettre fin aux
hostilités, protéger les populations, obtenir le désarmement et restaurer
l’autorité de l’État dans les zones affectées par la guerre. Le dialogue
national doit, quant à lui, s’attaquer aux fractures politiques,
institutionnelles, sociales et économiques internes.
Le
dialogue ne doit pas banaliser la rébellion armée ni faire de la prise des
armes un raccourci vers le pouvoir. De son côté, le processus de paix ne doit
pas servir à éviter les réformes nécessaires au sein de la République.
Cinq
engagements pour un nouveau pacte national
Premier
engagement : protéger la République et son territoire. L’intégrité
territoriale, la protection des populations, le désarmement des groupes armés,
le retrait des forces étrangères et l’autorité de l’État doivent constituer une
ligne rouge commune.
Deuxième
engagement : préparer des élections apaisées. Les prochaines échéances doivent
être un rendez-vous démocratique et non une nouvelle source de crise. Toute
réforme institutionnelle ou constitutionnelle doit répondre à l’intérêt
général, respecter la légalité et faire l’objet d’un débat national
suffisamment large.
Troisième
engagement : reconstruire la cohésion nationale. L’État, l’école, les médias,
les Églises, les familles, les artistes et les organisations citoyennes doivent
combattre le tribalisme, les discours de haine et la manipulation identitaire.
Quatrième
engagement : refonder la gouvernance et la souveraineté économique. La RDC doit
mieux protéger ses ressources, valoriser ses actifs, sécuriser les
investissements, renforcer la transparence des contrats, développer la
transformation locale et créer davantage d’emplois.
Cinquième
engagement : garantir justice, mémoire et réparation. Les victimes doivent être
reconnues, les crimes documentés et les responsabilités établies. La recherche
de la paix ne peut se construire sur l’effacement des souffrances des victimes.
Vers
une Alliance citoyenne pour la Patrie
La
société civile congolaise dispose de nombreuses organisations et compétences,
mais elle reste trop souvent dispersée.
Nous
proposons donc la création d’une Alliance Citoyenne pour la Patrie, réunissant
mouvements citoyens, organisations de la société civile, lanceurs d’alerte,
chercheurs, universitaires, femmes, jeunes, associations de victimes,
organisations professionnelles, acteurs culturels, Églises, diaspora et
personnalités indépendantes.
Cette
alliance ne devrait être ni une structure supplémentaire de partage de postes,
ni une opposition déguisée, ni un relais du pouvoir. Elle aurait vocation à
documenter, proposer, contrôler, interpeller et défendre l’intérêt national.
Elle
devrait notamment suivre les grands accords engageant l’avenir du pays,
défendre la souveraineté économique, combattre le tribalisme et la
désinformation, porter la mémoire des victimes et contribuer à l’éveil citoyen
de la jeunesse.
Faire
de la crise une occasion de reconstruire
Le
Congo n’a besoin ni d’une société civile soumise au pouvoir, ni d’une
opposition soutenant les armes, ni de partenaires étrangers considérés comme
des tuteurs.
Il a
besoin de citoyens capables de soutenir ce qui sert la République, de critiquer
ce qui l’affaiblit et de demander des comptes à tous les responsables publics.
Le
véritable enjeu dépasse le prochain dialogue, les prochaines élections ou même
la fin de la guerre. Il concerne le Congo que nous voulons reconstruire et
celui que nous laisserons aux générations futures.
Le
moment est venu d’unir la Nation, de restaurer la confiance et de refonder le
pacte national autour d’une exigence commune : la République d’abord.
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