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vendredi 24 avril 2026

L'ennemi de mon ennemi est mon ami : comment les alliances entre groupes armés redessinent les combats pour le contrôle du Sud-Kivu

La violence dans l’est de la République Démocratique du Congo (RDC) découle de plus en plus non seulement de l’action des forces militaires ou du M23, mais aussi des alliances de groupes armés non étatiques qui les soutiennent.

En novembre 2025, lorsque le Mouvement du 23 Mars (M23) a lancé une offensive pour étendre son contrôle sur les hauts plateaux du Sud-Kivu, les combats dans l’est de la République démocratique du Congo ont franchi une nouvelle étape. Les rebelles ont poursuivi leur progression vers le sud en direction de la ville de Fizi et, en février 2026.

L'ennemi de mon ennemi est mon ami : comment les alliances entre groupes armés redessinent les combats pour le contrôle du Sud-Kivu

La violence dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) découle de plus en plus non seulement de l’action des forces militaires ou du M23, mais aussi des alliances de groupes armés non étatiques qui les soutiennent.

En novembre 2025, lorsque le Mouvement du 23 Mars (M23) a lancé une offensive pour étendre son contrôle sur les hauts plateaux du Sud-Kivu, les combats dans l’est de la République démocratique du Congo ont franchi une nouvelle étape. Les rebelles ont poursuivi leur progression vers le sud en direction de la ville de Fizi et, en février 2026, la violence dans les hauts plateaux avait atteint les niveaux les plus élevés depuis la résurgence du M23 fin 2021. Si la médiation internationale s’est concentrée sur les négociations de haut niveau et les tensions politiques régionales, les violences au Sud-Kivu ont davantage été déterminées par un réseau complexe d’alliances entre groupes armés non étatiques que par l’action des forces armées nationales et internationales.

Pour étendre leur influence sur un territoire de plus en plus large, le M23 et les Forces de défense rwandaises (RDF) se sont fortement appuyés sur des groupes armés relevant de l’Alliance Fleuve Congo (AFC). L’AFC est une vaste coalition d’acteurs politiques et armés qui inclut le M23 et plusieurs groupes armés du Sud-Kivu. Afin de contrer les menaces du M23, de l’AFC et des RDF, l’armée congolaise (FARDC) a mobilisé un large réseau de groupes armés auxiliaires, connus sous le nom de Wazalendo. Au Sud-Kivu, les Wazalendo ont étendu leur coalition au cours des douze derniers mois pour inclure de nouveaux groupes armés, en particulier ceux qui s’opposent à l’influence rwandophone. Ils ont également pris une place de plus en plus importante sur le front en première ligne, remplaçant souvent l’armée congolaise elle-même.

Ces coalitions sont essentielles pour comprendre comment les lignes de front ont évolué depuis novembre 2025. Ce rapport analyse comment le M23 et les RDF ont étendu leur contrôle au Sud-Kivu. Il montre également que cette avancée a été rendue possible grâce à la cohésion et à l'expansion de l’AFC, face à des groupes armés alliés et loyaux à Kinshasa plus fragmentés. Les Wazelendo ont manqué d’un commandement clair sous l’autorité de l’armée congolaise et de coordination avec les autres groupes alliés, ce qui a provoqué des affrontements avec les FARDC, avec d’autres groupes relevant de la coalition des Wazalendo, ainsi que des affrontements internes.

La violence au Sud-Kivu a augmenté malgré de nombreuses tentatives diplomatiques pour instaurer un cessez-le-feu et des propositions d’investissements.1 Plus d’un an après la chute de Goma, les possibilités de parvenir à un accord négocié reposent non seulement sur les discussions entre les gouvernements congolais et rwandais, mais aussi de plus en plus sur les dynamiques internes de l’AFC et des Wazalendo.

L’AFC ouvre sa coalition pour étendre son contrôle sur le Sud-Kivu

Formée le 25 décembre 2023, l’AFC est une large alliance politico-militaire. Le M23 y fournit le plus grand nombre de combattants et y occupe les postes de directions les plus élevés. Le M23 a créé la structure de l’AFC afin d’y intégrer d’autres acteurs politiques et militaires, au-delà des seuls dirigeants du groupe, centralisant ainsi la prise de décision sous le commandement de l’AFC et intégrant les leaders des groupes alliés dans les structures de l’AFC. L’aile politique de l’AFC administre de vastes zones du Nord et du Sud-Kivu via une administration parallèle, en concurrence avec le gouvernement de Kinshasa. Dans le Nord et le Sud-Kivu, l’AFC a instauré un système de gouvernance où ses administrateurs encadrent la population, collectent les impôts et fournissent des biens et services publics. 

Bien que le M23 demeure le pilier central de la coalition, l’alliance plus large de l’AFC au Sud-Kivu a regroupé en 2025 sous une même bannière plusieurs groupes banyamulenge et des rebelles burundais. L’alliance rassemble désormais de nombreuses figures politiques influentes, dont l’ancien président de la Commission électorale nationale indépendante, Corneille Nangaa Yobeluo, qui dirige aujourd’hui l’AFC.3 Le remaniement de la direction de l’AFC en 2025 a également permis de mettre en place une structure plus soudée et d’intégrer différents groupes banyamulenge au sein de l’AFC, y compris la milice ethnique d’autodéfense communément appelée Twirwaneho. Freddy Kaniki Rukema, le président du groupe, occupe le poste de coordinateur adjoint des affaires économiques, financières et de développement de l’AFC.4 Les récentes révocations, comme celle du directeur de cabinet chargé de la coordination politique, Yannick Tshisola Kwasa Mukwenu, illustrent également la capacité du groupe à se débarrasser de ceux considérés comme déloyaux ou inefficaces.

Sur le plan tactique, l’AFC a permis au M23 d’étendre sa présence armée dans des zones géographiquement dispersées — souvent derrière les positions de l’armée congolaise et de ses alliés, y compris dans des zones où le M23 ou les RDF ne pourraient intervenir sans appui aérien. La majorité des violences enregistrées au Sud-Kivu depuis 2025 implique des groupes alliés au M23 opérant sous la bannière de l’AFC. Malgré des relations historiquement conflictuelles entre ses membres, les changements de direction du leadership de l’AFC au cours de l’année passée et les progrès territoriaux continus dans le Nord et le Sud-Kivu ont fortement incité les groupes armés à maintenir leur coopération au sein de cette alliance. Contrairement aux Wazalendo, les conflits internes entre alliés de l’AFC sont restés limités depuis que la coalition a été officialisée. De plus, les négociations de paix en cours menées avec des médiateurs extérieurs incitent les groupes armés du Sud-Kivu à rejoindre l’AFC : en faisant partie de la coalition, ils pourraient tirer parti des accords politiques post-conflit et accéder à des positions de pouvoir.

En dehors du M23, les Twirwaneho — qui signifie “nous nous défendons” en langue kinyamulenge — constituent le groupe armé le plus actif dans le cadre de l’alliance AFC. Les Twirwaneho justifient leur mobilisation comme une action défensive pour protéger la communauté Banyamulenge contre les attaques de groupes armés rivaux et de milices locales, qui qualifient souvent les Banyamulenge de “rwandophones” ou d'“étrangers”. Le M23 entretient des liens de longue date avec les Twirwaneho : le groupe avait cherché à s’allier avec eux durant sa première rébellion en 2012. D’autres groupes armés qui recrutent majoritairement parmi les Banyamulenge, notamment les Gumino et les Maï-Maï Android, ont aussi accepté de combattre au sein de la coalition AFC malgré des tensions et affrontements antérieurs entre eux.

L’AFC inclut également des mouvements rebelles burundais opposés au gouvernement du Burundi, notamment la Résistance pour l’État de droit (RED-Tabara) et les Forces de Libération Nationale (FNL). Dans le passé, les relations entre certains de ces acteurs, notamment entre les RED-Tabara et les factions Banyamulenge, ont donné lieu à des confrontations violentes. Toutefois, depuis qu’elles opèrent au sein de la structure élargie de l’AFC, les relations entre ces factions sont restées relativement stables, et les affrontements internes se sont faits rares.

La conquête par le M23 de vastes pans du Sud-Kivu s'est déroulée en deux phases, toutes deux ayant largement impliqué l’AFC. La première phase a coïncidé avec la poussée vers le sud du M23 après la prise de Goma, et s’est achevée par la prise de Bukavu en février 2025. En février et mars de cette année-là, les violences ont fortement augmenté dans les territoires de Fizi et de Mwenga alors que les forces Twirwaneho, affilées à l’AFC, intensifiaient leurs opérations contre les quelques 10.000 soldats burundais (FDNB) déployés dans l’est de la RDC en soutien à l’armée congolaise, les FARDC et les groupes Wazalendo. Ces combats ont joué un rôle central dans la lutte pour le contrôle des hauts plateaux du Sud-Kivu, malgré la distance géographique des positions du M23 autour de Bukavu et dans la partie nord de la plaine de la Ruzizi. Dans les hauts plateaux, les forces affiliées à l’AFC ont rendu possibles des opérations simultanées dans deux zones distinctes, avant que le M23 ou les RDF ne puissent établir une présence directe et solide sur le terrain.

La seconde phase a démarré en novembre 2025. Les combats ont d’abord eu lieu le long de la RP527, une route stratégique reliant les plaines près du lac Tanganyika aux hauts plateaux d’Itombwe, avant que les hostilités ne s'intensifient. Durant cette seconde phase, les alliés de l’AFC ont intensifié leurs opérations contre les Wazalendo, les FARDC et l’armée burundaise, le M23 étant davantage impliqué directement dans les hauts plateaux que lors de la première phase. Tandis que les combats se poursuivaient dans les hauts plateaux, les Twirwaneho et d’autres groupes affiliés à l’AFC ont lancé une offensive coordonnée vers la plaine de la Ruzizi, au nord d’Uvira. 

Au début du mois de décembre, l’AFC s’est emparée d’Uvira avant de progresser vers le sud, le long de la RN5, renforçant ainsi son contrôle sur des axes de transport stratégiques. Ces offensives de l’AFC dans les plaines ont coupé la circulation entre Bujumbura et Uvira, limitant la possibilité pour les FDNB de déployer et ré-approvisionner ses troupes au Sud-Kivu. Les forces burundaises ont été contraintes de recourir à des bateaux pour acheminer soldats et ravitaillement par le lac.

Dans les hauts plateaux et autour d’Uvira, des affrontements internes entre groupes Wazalendo ont précédé cette offensive, affaiblissant leur capacité à organiser une défense unifiée contre l’AFC. ACLED recense plus d’une douzaine d’affrontements internes entre alliés Wazalendo au Sud-Kivu durant les deux mois précédant l’offensive de l’AFC en novembre. Par exemple, à Fizi, des membres des Maï-Maï Biloze Bishambuke se sont affrontés, et l’un des commandants du groupe a été tué. À Uvira, deux groupes distincts de Wazalendo, dirigés par Makani et Nyerere, ont combattu un autre groupe d’alliés Wazalendo, dirigés par Kashumba, ce qui a entravé leur capacité à assurer une défense cohérente face à l’arrivée des forces de l’AFC. 

Depuis le début de l’année 2026, les environs de Baraka sur la RN5 et de Point Zéro sur la RP527 sont devenus des foyers d’affrontements entre l’AFC et les Wazalendo, qui opèrent aux côtés des FARDC, de l’armée burundaise et de mercenaires privés. Cette coalition cherche à empêcher de nouvelles avancées de l’AFC et à reprendre des positions dans le Sud-Kivu. Malgré ses deux offensives dans le Sud-Kivu, l’AFC s’est repliée autour de la ville d’Uvira suite à la pression diplomatique des États-Unis, ce qui a permis aux Wazalendo et aux FARDC de reprendre la ville le 18 janvier 2026. Pendant toute la durée des combats, les civils ont payé un lourd tribut du fait de la lutte pour le contrôle d’Uvira, puisque de nombreux groupes armés s’en sont pris aux personnes soupçonnées de soutenir le camp adverse.

Les Wazalendo en proie à des conflits internes, leur contrôle sur le Sud-Kivu menacé

Les FARDC se sont longtemps appuyées sur des alliances avec des groupes armés non étatiques, ce qui explique en partie la fragmentation de l’armée et l’intégration en son sein de factions d’anciens rebelles tout au long de son histoire. Beaucoup de ces groupes armés viennent de différentes localités ainsi que de milieux ethniques et linguistiques variés, et affirment représenter les intérêts des populations locales de leur propre territoire. De plus, les alliances de Kinshasa avec de nombreux groupes armés distincts plutôt qu’avec une seule force unifiée visent à empêcher un renversement militaire, notamment par un acteur unifié qui exercerait son pouvoir sur l’est du pays, riche en ressources. 

De nombreux groupes armés, désormais affiliés aux Wazalendo, bénéficient du soutien des FARDC mais ont refusé d’intégrer l’armée ou s’en sont détachés. D’autres groupes armés considèrent la collaboration avec les Wazalendo comme une opportunité de renforcer leur pouvoir. Lors d’une interview à Baraka, Delphin Kalembe, plus communément appelé Ngoma Nzito, le leader des Maï-Maï Biloze Bishambuke - un groupe qui affronte régulièrement les Twirwaneho - a été interrogé pour savoir s’il rejoindrait l’armée si les FARDC le permettaient. Nzito a déclaré : “Oui, je pourrais faire partie de l’armée et j’occuperais le grade de général, compte tenu du nombre de combattants sous mon commandement”.

En 2025, à mesure que le M23 et les RDF intensifiaient leurs offensives dans le Nord et le Sud-Kivu, les FARDC se sont de plus en plus appuyées sur des milices opérant sous la bannière des Wazalendo pour contrer les avancées de l’AFC. Cependant, en raison de la pression constante des combats, l’alliance des Wazalendo s’est fragilisée du fait de rivalités anciennes, de luttes internes récurrentes et d’affrontements répétés avec l’armée que les Wazalendo étaient pourtant supposés appuyer. À la différence de l’AFC, les Wazalendo n’ont pas de commandement centralisé : chaque groupe dépend uniquement de son chef, sans coordination avec les autres groupes de Wazalendo ni de structure de commandement claire sous l’autorité militaire. 

Les différends internes de leadership ont également affecté plusieurs alliés des Wazalendo, y compris les Maï-Maï Raia Mutomboki, qui souffraient de divisions préexistantes, lesquels ont donné naissance à de nombreuses factions qui se sont ensuite affrontées. Comme de nombreux groupes Wazalendo, les Maï-Maï Raia Mutomboki ont un long passé de combats contre l’armée congolaise et contre les rebelles hutus rwandais, mais se retrouvent aujourd’hui à opérer aux côtés de leurs anciens ennemis pour contrer l’AFC.

Les efforts pour structurer la coalition des Wazalendo pour contrer les avancées du M23 ont commencé en mai 2022. Des réunions tenues à Pinga, entre les territoires de Walikale et de Masisi, ont rassemblé plusieurs groupes armés prêts à coordonner leurs actions avec les FARDC contre le M23. Malgré ces réunions, l’alliance des Wazalendo n’est pas parvenue à mettre en place une hiérarchie ni une structure de commandement cohérente, ce qui a compliqué la coordination entre les groupes armés. Toutefois, ces réunions semblent avoir permis de poser les bases d’une collaboration : certains alliés Wazalendo ont établi des accords formels entre eux et l’armée congolaise, via les Volontaires pour la défense de la patrie (VDP) et la Réserve armée de la défense (RAD). 

En revanche, d’autres groupes Wazalendo ont pris les armes sans contrat clair et opèrent en dehors des accords officiels conclus dans le cadre des VDP et de la RAD. Comme l’a confié un combattant Wazalendo lors d'une interview en 2024 : “Quiconque prend les armes pour combattre l’ennemi est un Muzalendo (singulier de Wazalendo). C’est précisément là que réside le problème aujourd’hui. L’ennemi crée ses propres Wazalendo, provoquant une confusion croissante sur le terrain. Cependant, il s’agit de faux Wazalendo. Les vrais Wazalendo combattent le Rwanda et le M23”. Cette citation met en évidence les difficultés à identifier les groupes Wazalendo, puisque même les sources locales décrivent tout groupe armé combattant le M23 ou les RDF comme étant des Wazalendo.

Au Sud-Kivu, les groupes Wazalendo ont des origines ethniques diverses mais se présentent souvent comme autochtones ou locaux, en contraste avec les Banyamulenge, que de nombreux groupes Wazalendo considèrent comme étrangers et pas véritablement congolais. L’un des groupes armés les plus actifs au sein de la coalition des Wazalendo est les Maï-Maï Yakutumba, dirigé par William Amuri Yakutumba, qui a créé un large réseau de milices alliées. Ce réseau a refusé d’intégrer l’armée congolaise et s’est opposé ouvertement à l’influence supposée des rwandophones. En raison de son hostilité ancienne aux forces soutenues par le Rwanda et aux FARDC, le groupe collabore avec les Wazalendo davantage pour des raisons stratégiques que par affinité idéologique.

Certains groupes, comme les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), occupent une position plus ambiguë parmi les alliés des FARDC. Ce groupe, créé par des membres de l’organisation paramilitaire hutu Interahamwe à l’origine du génocide de 1994 au Rwanda, a pris la forme d’un mouvement rebelle rwandais et collabore fréquemment avec les FARDC pour combattre aux côtés des groupes affiliés aux Wazalendo. Cependant, les FDLR ne sont généralement pas considérés comme faisant partie de la coalition des Wazalendo et sont souvent davantage perçus comme un groupe rwandais que comme un groupe d’autodéfense local. Leur présence complique la situation sécuritaire, étant donné que Kigali exige des FARDC qu’ils cessent leur collaboration avec les FDLR.

Malgré l’existence de cette large coalition contre l’AFC, sa stabilité reste fragile. Depuis le début de la rébellion du M23, des affrontements entre des combattants Wazalendo et des soldats FARDC ont régulièrement eu lieu et se sont intensifiés en 2025 avec le retrait des forces gouvernementales de positions stratégiques. À titre d’exemple, les affrontements entre les Wazalendo et les FARDC dans le territoire d’Uvira ont fortement augmenté en février 2025 lors de l’offensive du M23 et des RDF vers la ville. Les combattants Wazalendo ont ciblé les FARDC qui avaient abandonné leurs positions, en exigeant qu’ils retournent au combat ou qu’ils remettent leurs armes.

Des tensions ont également éclaté lorsque les FARDC ont tenté de démanteler des postes de contrôle routiers tenus par des groupes Wazalendo. Ces derniers les utilisent pour prélever des taxes afin de financer leurs opérations.

À la différence des FARDC, dont le mandat est national et territorial, les groupes affiliés aux Wazalendo poursuivent généralement des objectifs très localisés : défendre des communautés spécifiques, contrôler certaines routes commerciales ou maintenir leur influence dans des zones restreintes. Si un repli stratégique peut représenter pour les FARDC une perte militaire limitée au profit d’un objectif plus large, il peut signifier, pour les combattants Maï-Maï de la coalition Wazalendo, l’abandon des populations, des ressources et de l’influence que le groupe cherche à exercer. Ces ambitions divergentes compliquent les efforts visant à mettre en place une structure de commandement unifiée et limitent la capacité des Wazalendo à opérer de manière coordonnée avec les FARDC.

Ces différends traduisent des tensions structurelles plus profondes : si certains officiers banyamulenge occupent des postes au sein de la chaîne de commandement des FARDC, de nombreuses factions Wazalendo se mobilisent contre ce qu’elles perçoivent comme une influence rwandophone. Par exemple, des manifestations ont dégénéré en violences à Uvira lorsque des habitants et des combattants Wazalendo se sont mobilisés le 8 septembre 2025 contre la nomination par les FARDC du général Olivier Gasita Mukunda, un munyamulenge, à la tête des opérations et du renseignement militaire dans la 33ème région militaire. Les rivalités historiques entre les groupes Wazalendo limitent encore la coordination de leurs actions contre l’AFC.

Malgré ces rivalités et l’absence de coordination efficace, les FARDC ont contré les forces terrestres de l’AFC en intensifiant l’usage de drones de combat sur le champ de bataille et en facilitant le déploiement de divers groupes de mercenaires, dont Vectus Global — des contractants militaires privés dirigés par le fondateur de Blackwater, Eric Prince. Dans la province du Sud-Kivu, l’armée congolaise a effectué au premier trimestre 2026 plus de frappes aériennes et de frappes de drones que sur l’ensemble de l’année précédente. Les Wazalendo ont également bénéficié d’un appui aérien croissant de la part de l’armée congolaise lors des opérations terrestres conjointes.

Les alliances controversées, un frein à la paix entre la RDC et le Rwanda

Dans l’est de la RDC, l’équilibre du pouvoir est de plus en plus déterminé non seulement par les forces militaires régionales et le M23, mais aussi par les groupes armés alliés qui viennent en renfort des principaux acteurs du conflit. Les affrontements avec l’armée congolaise et les conflits internes ont réduit la capacité des Wazalendo à défendre les zones du Sud-Kivu face à une AFC mieux organisée. En janvier de cette année, de nouveaux affrontements ont éclaté entre groupes Wazalendo autour de Fizi, opposant les Maï-Maï Biloze Bishambuke à la Coalition nationale du peuple pour la souveraineté du Congo, juste au sud-ouest du secteur où les Wazalendo, les FARDC et la FDNB tentent de contenir les nouvelles avancées de l’AFC. 

Alors que l’AFC menace d’avancer vers Fizi, ces conflits internes pourraient réduire la capacité des Wazalendo à défendre la région. Les groupes Wazalendo n’ont généralement pas d’objectifs larges, à la différence de l’AFC, qui vise à protéger l’ensemble des Tutsi congolais. Ces contraintes, associées à un M23 qui se renforce grâce à l’arrivée dans ses rangs de déserteurs de l’armée congolaise et d’anciens Wazalendo, ont permis à l’AFC d’accroître son influence dans tout le Sud-Kivu au cours de l’année passée. 

Dans les mois à venir, la pérennité de l’AFC et des Wazalendo dépendra probablement de leur capacité à fournir des bénéfices durables à leurs groupes affiliés. Comme l’ont montré les divisions au sein des Wazalendo, les rivalités historiques peuvent rapidement refaire surface si l’élan offensif ou défensif s'essouffle. Par ailleurs, le soutien des forces militaires rwandaises et congolaises à de multiples groupes armés pourrait créer des adversaires plus entraînés, mieux équipés et plus expérimentés que ceux des années précédentes.

Depuis la résurgence du M23 fin 2021, les accords de paix et les cessez-le-feu ont constamment échoué en raison de l’incapacité à endiguer les affrontements continus entre Wazalendo et AFC. Les divers accords de paix et négociations n’ont pas encore permis de mettre définitivement un terme aux opérations du M23, des RDF et de l’AFC dans le Sud-Kivu, même si la pression diplomatique américaine a finalement conduit au retrait de l’AFC de la ville d’Uvira. Washington a également imposé des sanctions à des responsables rwandais de premier plan le 2 mars 2026, après que l’AFC et les RDF eurent continué de progresser dans le Sud-Kivu en dépit de l’accord de paix de décembre, piloté par les États-Unis.

Cependant, cette pression vise principalement les dirigeants rwandais, sans tenir compte des vastes coalitions de groupes armés qui commettent des violences dans le Sud-Kivu. Au cours de l’année à venir, tout processus de paix crédible devra tenir compte des intérêts de ces larges coalitions, en associant aux discussions des représentants des nombreux groupes armés et en veillant à ce que leurs intérêts soient pris en compte afin d’éviter de retomber dans un conflit armé.


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